« La source de la véritable science est dans les faits. »
Pierre-Claude-Victor Boiste.
(lexicographe et poète français)




Origine et évolution
de la communication.







1 – Les origines du langage verbal :

    A – Difficultés rencontrées pour déterminer l’origine du langage :

    Quand le langage est-il apparu ?
L’origine du langage humain semble, de tout temps, avoir suscité un grand intérêt : c’est ainsi que le mythe de la Tour de Babel propose une explication qui a traversé les siècles.
Toutefois, ayant émergé dans les débuts de la Préhistoire, le langage de l’homme s’est développé sans laisser de trace historique.

    En effet, contrairement à l’écriture dont on peut dater l’apparition, le langage oral ne laisse aucune trace. Aussi est-ce par des moyens détournés que les scientifiques tentent de remonter à ses origines : pour cela, ils sont amenés à émettre des théories, recueillir des informations connues de l’histoire passée (l’outillage, les migrations de populations, l’analyse des crânes…) et les recouper avec des connaissances actuelles (la communication des bébés, ou celle des grands singes …).

    Aujourd'hui, le langage est devenu l’objet d’une étude pluridisciplinaire qui peine encore à apporter des réponses. En effet, bien que l’homme semble être le seul à le posséder, les régions cérébrales qui lui correspondent se retrouvent chez d’autres primates.
Ces derniers utilisent eux aussi un langage qui, cependant, n’est pas constitué de mots. Sons et attitudes le remplacent, assurant une fonction de communication analogue à la communication humaine lors de la vie quotidienne.

    On confond d’ailleurs bien souvent langage articulé (propre à l’homme) et communication, qui permet à toutes les espèces vivantes d’interagir. Le langage articulé n’est en effet qu’une composante de la communication car l’être humain n’est pas le seul à communiquer. Les vocalisations des animaux apparaissent, elles aussi, comme un langage tout à fait compréhensible, même pour l’être humain.

Loup qu hurle.
Rouge-gorge.
https://www.youtube.com/watch?v=BzCJnD71FwY

    Actuellement, les recherches sur l’origine du langage s’orientent aussi bien sur une origine temporelle que spatiale.

        a – Origine temporelle :

    Jusque dans les années 1980, la communauté scientifique s'accordait sur le fait que le langage était apparu il y a environ 40 000 ans,

    Cette explication s’appuyait sur la découverte de l'art des grottes ornées, la diversification des outils (lames, harpons, outils en os, etc.) et la multiplication des sépultures recélant des offrandes.

Peinture de la grotte de Lacaux.
Grotte de Lascaux
Poinçon en os du paléolithique.
Poinçon en os

    D’autres chercheurs, comme Perreault et Mathew, s’appuyant sur la richesse de la langue en phonèmes différents mais aussi sur des comportements culturels (sépultures), estiment que le langage humain serait apparu bien plus tôt, entre 350 000 et 150 000 ans chez Homo sapiens.
A cela s’ajoutent des données archéologiques, comme la construction de huttes ou la domestication du feu il y a 450 000 ans, qui permettent de penser que des formes élémentaires de langage existaient déjà pour coordonner ces activités collectives.

    On considère aujourd’hui, que les premières formes de langage sont apparues il y a 2 millions d'années environ.
En effet, les moulages endocrâniens d’Homo habilis, qui aurait vécu en Afrique de l'Est entre 2,3 et 1,5 millions d’années environ révèlent la présence des aires cérébrales de Broca et de Wernicke spécialisées dans la compréhension et l’élaboration du langage. Ces découvertes sont cependant tempérées par d’autres études qui montrent que le larynx de cet hominidé n’était pas descendu et qu’il ne pouvait donc pas articuler de manière correcte.

Dates de l'apparition du langage.
Chronologie des apparitions possibles du langage.

    Par contre, en 1989, la découverte, sur un squelette de Néandertal, de l'os hyoïde qui permet l'articulation vocale, pourrait situer l’apparition du langage articulé bien avant l’avènement d’Homo sapiens.

    Toutefois, les animaux actuels qui ne possèdent pas de larynx descendu peuvent se faire comprendre par leurs vocalises. L’existence des aires de Broca et de Wernicke chez Homo habilis pourraient donc indiquer qu’il modulait déjà des sons variés sans pour autant les articuler. Nous savons que la Mone de Campbell utilise déjà des suffixes alors qu’il n’a pas de langage articulé. Quant aux éléphants, leur capacité de communication sonore est impressionnante.
    (La mise en évidence de la présence des aires de Broca et Wernicke indiquerait alors qu’elles ne sont devenues des aires du langage qu’ultérieurement, après avoir été des aires de la communication sonore agissant en lien avec les aires de la motricité).

Mone de Campbell.
La mone de Campbell.

    L’homo sapiens que nous sommes devenus parvient difficilement à imaginer que son ancêtre homo habilis (ou erectus) était certainement capable d’imiter ses congénères, et même d’organiser la vie en collectivité. On peut le comprendre à partir de l’exemple du premier anthropologue qui a dû tâtonner pour redécouvrir la taille des silex : mais montrer sa façon de faire à un collègue de travail a certainement suffi, sans autre explication, à transmettre ce nouveau savoir.

    Du fait de la propension de l’homme à se placer au sommet de la pyramide de l’évolution, le langage a longtemps été considéré comme spécifiquement humain. On peut cependant s’interroger sur la difficulté qu’éprouve encore l’homme à reconnaître la multitude des moyens de communication parfaitement adaptés aux besoins du monde vivant comme autant de langages.

        b – Origine géographique :

    Une autre façon d’étudier les origines du langage est d’exploiter une de ses caractéristiques : plus une langue possède de phonèmes différents, plus elle est proche du foyer originel du langage. C’est ainsi que Quentin Atkinson, spécialiste de l’évolution du langage à l’université d’Auckland, (Nouvelle-Zélande), a pu en déduire que toutes les langues parlées sur terre ont pour origine l’Afrique australe (ensemble des territoires situés au sud de la forêt équatoriale africaine).

Afrique australe.
Afrique australe.

    Selon lui, le langage serait apparu il y a entre 50 000 et 100 000 ans chez Homo sapiens, avant même sa sortie d’Afrique, avant de se disperser au gré de ses migrations.

        c – Les transformations anatomiques chez les hominidés :

    Une autre façon d’aborder les origines d u langage est de formuler des hypothèses sur son évolution en fonction des contraintes environnementales et des besoins de chaque espèce au sein des différentes lignées évolutives.
    
Phylogénèse des hominidés.

    Si l’on ne considère que le langage de l’homme, on peut envisager que l’apparition de ce langage remonte à homo habilis. En effet, la morphologie de son crâne, différente de celle des Australopithèques, permet le développement des zones cérébrales impliquées dans le langage articulé.
    
Morphologie du crâne des hominidés
Morphologie du crâne des hominidés.

    En abaissant les voies aériennes supérieures, (pharynx et larynx), le redressement du crâne chez l'Homo habilis a permis de moduler la vocalisation tandis que l’augmentation de hauteur de la voûte du palais, a permis à la langue d’articuler une plus large gamme de sons.
Ces modifications morphologiques ont évolué parallèlement à l’évolution du système nerveux, aucune transformation ne pouvant être fonctionnelle sans le développement des autres.

    L’apparition de ces nouvelles capacités physiologiques s’est certainement accompagnée d’une communication orale de plus en plus complexe, facilitant l’organisation des communautés d’Homo habilis.
Plus tard, l’augmentation progressive de la masse de l’encéphale jusqu’à homo sapiens a accompagné le développement des aires du langage déjà apparentes dans l’hémisphère gauche du cortex frontal d’Homo habilis.

Volume cérébral des hominidés.
Volume cérébral des hominidés.

    Toutefois, si cette transformation anatomique favorise l’apparition du langage chez les hominidés, elle ne peut être, à elle seule, un facteur déterminant du langage de l’homme, et d’autres facteurs sont à évoquer.

    B – Facteurs évolutifs qui permettent l’élaboration du langage :

        Les hypothèses formulées, il reste aux chercheurs les faits qui permettent de comprendre l’apparition du langage.
Concrètement, deux pistes peuvent être explorées :
- les données anatomiques qui permettent l’élaboration du langage,
- le contexte social qui rend la communication nécessaire.

        a – Les données anatomiques :

            1 - Le larynx :
    Dans les années 80, un chercheur américain, Philip Lieberman, a proposé une apparition très récente de la parole, en s’appuyant sur le fait que, chez l'homme aujourd’hui, le larynx est situé au fond de la gorge, en position basse.

    On constate cette descente du larynx au cours du développement de l'enfant. En effet, chez le bébé, le larynx est tout d’abord en position haute (comme c’est d’ailleurs le cas chez les chimpanzés), ce qui lui permet de téter tout en respirant. Puis, au cours de son développement, son larynx descend, et il va devenir capable d‘articuler des sons.
Selon P. Lieberman, le langage serait donc apparu avec Homo sapiens.

    Autre trait particulier de l’évolution de l’enfant, le développement des sens liés à la communication commence chez lui par l’audition, le goût et le toucher, avant que les yeux ne découvrent le monde après sa naissance. C’est alors que son langage va se développer, en commençant par la production de sons, aidée en cela par la reconnaissance visuelle. L’évolution pourra s’arrêter à ce stade pour les enfants-sauvages, ou évoluer vers le langage articulé grâce à l’apprentissage de la vie en société. Les premiers mots seront alors détectés au début de la deuxième année.

Emplacement du larynx chez le singe et l'homme.
Abaissement du larynx chez Homo Sapiens.

    Cette position anatomique particulière du larynx chez l’homme est-elle si importante pour l’élaboration de la parole ?
    On peut déjà réduire l’importance qui lui est attribuée si l’on observe que la langue parlée nécessite en tout premier lieu des capacités neurologiques développées, indispensables à son élaboration. L’appareil respiratoire doit être coordonné avec les mouvements de toutes les composantes de l'appareil vocal (larynx), lèvres, langue... . De plus, chaque nuance de la parole doit être associée à l’ensemble du vécu émotionnel, en relation avec les circonstances environnementales.

    Etant donné le nombre de fonctions mises en jeu dans cet exercice, le langage n’a pu se développer que grâce à l’apparition de nouvelles aptitudes corporelles et nerveuses, chacune prenant le temps de se fixer dans les gènes.
Le mythe d’un langage propre à l’homme ne peut plus être évoqué aujourd’hui.

D’autre part, le lien est manifeste entre les zones du langage et celles de l’expression visuelle, entre la puissance exprimée dans les cris et le moteur respiratoire, et entre la reproduction des sons et l’apprentissage ainsi que la mémorisation.
Chaque étape a dû se fixer dans la physiologie et la structure corporelle au cours des millénaires.

            2 - Gène FOXP2 :
    L’existence de ce gène a pour principal intérêt d’avoir permis de dater sa mutation, intervenue il y a cent à deux cent mille ans, chez Homo sapiens. Sa présence indique de plus que la transformation de l’ADN intervient elle aussi dans tous les processus évolutifs.

Dates d'apparition possible du langage.
Chronologie des apparitions possibles du langage.

    Le langage de l’homme comme le chant des oiseaux semblent dépendre de ce gène. En effet, son absence crée chez l'oiseau des déficits d’apprentissage du chan et, chez l’homme, des difficultés d’articulation ainsi qu’une incapacité à acquérir certaines règles de grammaire. Il demeure toutefois impossible de déterminer le point de départ de la transformation, l’évolution des gènes et des besoins de l’organisme se faisant conjointement.

    Est-ce le gène qui a fixé ultérieurement les apprentissages et fonctions utiles, ou bien le gène a-t-il évolué en fonction des nécessités environnementales comme semble le montrer l’existence des gènes sauteurs ?
L’absence du gène FOXP2, permet seulement de déterminer sa fonction dans le langage articulé, pas de déterminer le moment, ni les raisons de l’apparition du langage.

            3 – Le cerveau :
    C’est le cerveau qui contrôle l’ensemble de l'activité linguistique. Comment se répartissent les attributions de chaque région cérébrale ?
Chez la majorité de personnes, le traitement du langage se situe dans l'hémisphère gauche.

L'hémisphère droit joue un rôle moins important, mais il est néanmoins impliqué dans de nombreux domaines :
- l'organisation des informations(par exemple lors d'une activité narrative),
- la prosodie affective, c’est-à-dire la reconnaissance des modifications de la voix de l’interlocuteur (intonation, accentuation sonore, tempo, pauses), qui permet de renforcer le contenu du discours en fonction, principalement, de sa coloration affective.
- la compréhension du langage : exemple de la prosodie affective.
- De plus, l’hémisphère droit gère les jeux de mots, l'humour et les métaphores.

    Le cerveau demeure donc un organe capital pour la création et l’organisation du langage, mais il travaille en relation avec d’autres organes, tout aussi indispensables à la production des sons. Le langage ne dépend donc pas seulement de certaines adaptations comme l’abaissement du larynx et la participation de la langue et des lèvres.
Pour avoir quelque chose à exprimer, il faut avoir pris en compte l’environnement extérieur, avoir fait le lien avec la mémoire, déterminer ce qui peut être dit ou doit être caché. Le cerveau contrôle également les poumons, ainsi que la musculature de la partie supérieure de l'appareil vocal – la gorge, la bouche et le nez. Le flux d'air est alors modulé pour produire les différents sons de la parole.

    Tout cet ensemble complexe demeurerait inutile s’il n’était complété par les organes de l’audition, capables de décoder les informations sonores.
Tous ces perfectionnements, survenus sur une base de production et réception sonore commune aux espèces, plaident pour une apparition progressive du langage au cours de l’évolution des espèces.

    C’est ainsi que chez le cercopithèque, une famille de primates cousine de la nôtre à laquelle appartiennent le macaque et le babouin, le cerveau s’est réorganisé avant même de gagner en volume. C’est ce qu’a révélé un fossile de crâne de cercopithécidé âgé de 15 millions d’années.
Bien que son cerveau soit trois fois plus petit que celui de seSs descendants actuels, il présentait déjà un cortex plissé.
Or, l’un de ses descendants, la Mone de Campbell, se montre aujourd’hui capable d’ajouter des suffixes aux vocalises qu’il émet pour signaler un danger.

    De même, si nous nous revenons homo habilis, dont nous avons pu voir que le pharynx n’était pas descendu et qu’il ne disposait pas du gène FOXP2, on peut tout à fait imaginer qu’il pouvait se faire comprendre en modulant les sons, sans avoir besoin de les articuler.

Les premières vocalisations chez l'homme.
Vocalisations chez l’homme.

    Peut être était-il même capable de les articuler dans une certaine mesure, à la manière d’un ventriloque qui peut se passer des mouvements des lèvres et, en partie, de ceux de la langue.

        b – Facteurs environnementaux et sociaux ayant pu favoriser l’apparition du langage :

    Toutes ces découvertes ne lèvent pas complètement le mystère de l’apparition du langage. En s’inspirant des raisons qui amènent l’homme à parler aujourd’hui, on a élaboré d’autres théories qui sont de plusieurs ordres.

            1 - Origine mimétique :
    L’une des hypothèses proposées par le psychologue américain Merlin Donald est que la première forme de langage qui aurait fait son apparition chez Homo erectus, serait un langage mimétique. Par exemple, pour désigner un animal, les premiers hommes auraient mimé ses attitudes et comportements.
On constate cette relation avec le monde environnant dans les danses traditionnelles des sociétés primitives. Inspirées par la faune, la chasse, la guerre ou les récoltes, elles permettent de transmettre des émotions.
    
Danse traditionnelle de chasse.
Danse traditionnelle évoquant la chasse

    On retrouve à nouveau (comme c’était le cas pour la descente du larynx), l’un des aspects de l’évolution de l’enfant dont le développement débute par la résonance, c’est-à-dire le comportement mimétique qui le fait reproduire les pleurs d’un autre bébé.
De même, l’adulte qui visite un pays dont il ne connaît pas la langue, adopte spontanément le mime pour se faire comprendre.

Petite fille mimant la dégustation d'une glace.
Mime de l’action de manger une glace.

    Toutefois, cette forme de communication, qui utilise la vision, ne permet pas de représenter des concepts abstraits, ni d'évoquer des situations complexes intégrant le passé ou l’avenir. Un langage élaboré est pour cela indispensable.

            2 - Origine graphique :
    Là encore, la vision est pour cela indispensable.
On ne peut ignorer que l’apparence d’un objet ou d’un être vivant constitue un langage. Aussi, dessiner un objet permet, quel que soit le lieu, d’exprimer un besoin et d’obtenir satisfaction.
    
Incompréhension d'une langue étrangère.
Langage verbal.

Compréhension facilitée par les images.
Langage graphique.

    Toutefois, si les images d’animaux dans les grottes ornées décrivent la vie qui se déroule dans la nature environnante, et si elles décrivent parfois des scènes de chasse, on y trouve peu d’animaux aux apparences menaçantes, même s’il s’agit d’espèces dangereuses voire prédatrices.
    
Scène de chasse. Lascaux.
Scène de chasse - Grotte de lascaux.

    Que nous disent les images quelle que soit leur époque ?
Les objets nous parlent d’abord par leur forme, ainsi d’une tasse contenant une boisson chaude, et ils se situent dans un environnement : une épée se montrera protectrice ou mortelle selon son contexte.
    
Tasse fumante.
Tasse fumante.

Roi qui adoube son chevalier.
Adoubement.

Duel de chevaliers.
Exécution.

    De même, les animaux nous parlent simplement par l’image que nous en percevons.

L'expérience d'autrui profite à chacun.

    La communication par les images permet de satisfaire des besoins vitaux, mais elle reste très éloignée des capacités qu’offre le langage verbal.

Que devient le rôle des images lorsque ces dernières s’animent dans la gestuelle de l’être vivant ?

            3 - Origine gestuelle :
    Cette possibilité n’a pas échappé aux chercheurs. Ainsi, Michael C. Corballis, de l'université d'Auckland (Nouvelle-Zélande), a proposé une origine gestuelle du langage chez Homo Habilis. Le langage exprimé par des sons aurait été précédé d’un langage gestuel comme le font spontanément les sourds-muets, découlant tout naturellement des mouvements qui font partir de l’activité de tout être vivant.

Effectivement, les limites anatomiques des Homo Habilis rendent probable un stade gestuel préexistant à l'oral comme c’est le cas pour l’enfant.

Bébé qui indique du doigt l'objet qui l'intéresse.
Le doigt pointé indique l’objet digne d’intérêt.

    Proche du mime lorsqu’il se contente d’imiter un animal ou un besoin, le langage gestuel se révèle très efficace dans les activités collectives lorsque le langage ne peut être utilisé, par exemple la plongée.
    
Langage des signes chez les plongeurs.
Communication gestuelle en plongée.

    De plus, la création spontanée d'un langage des signes par les sourds fournit un argument en faveur d'un comportement gestuel précédant la parole. Il en subsiste aujourd’hui des traces dans la gestuelle qui accompagne nos propos.
Toutefois, ce langage corporel est très éloigné du langage élaboré des signes des sourds muets.

    Mais l’hypothèse de M.C. Corballis ne permet pas d’expliquer pourquoi le langage des signes aurait été abandonné au bénéfice de la voix.

    Le développement corporel, en effet, s’est fait par étapes, et certains organes se sont développés avant d’autres.
Ainsi, les réactions corporelles indispensables à la survie sont apparues en premier : une amibe est capable de fuir l’agression ou de partir en quête de nourriture. La manière de se déplacer est donc la première information qui peut être interprété par les sens. De même le simple comportement de notre chat nous apporte déjà de nombreuses informations sur ce qu’il éprouve dans l’instant.

Rencontre entre deux chats.
Chat à l'affut.
    Les sens se sont donc immédiatement chargés d’exploiter les caractéristiques de l’environnement au fur et à mesure de leur apparition.
Le développement de l’ouïe a permis d’être prévenu du danger encore invisible.
Puis les yeux ont permis de le voir.

Avalanche cachée par une haie de sapins.
Grondement d’une avalanche masquée par une haie d’arbres.
Avalanche.
Avalanche

    La perception de l’environnement s’est donc d’abord développée, avant que l’être vivant ne parvienne à communiquer ses découvertes.
L’homme a certainement suivi un chemin identique à celui que l’on peut retrouver dans le développement de l’enfant.
Le langage corporel, nécessaire aux besoins vitaux, a tout naturellement été supplanté par la parole pour exprimer des pensées.

            4 - Le ciment social :
    Selon une autre thèse, les liens sociaux auraient entraîné l’apparition du langage car une collectivité a besoin de communiquer avec précision pour organiser sa vie. On peut toutefois rétorquer qu’abeilles et fourmis, malgré l’organisation de leurs sociétés, n’ont pas besoin d’un langage élaboré.
Ce qui caractérise le langage humain est de posséder une extraordinaire efficacité : ainsi il parvient même, aujourd’hui, à s’extraire des besoins de la vie quotidienne.

Mais, ce faisant, le langage de l’homme révèle la perte de sa capacité à utiliser ses sens, pour se tourner de plus en plus vers les activités cognitives.

            5 - Les activités cognitives :
    Comment le langage est-il apparu ?

Pour le linguiste américain Derek Bickerton, quelle que soit l’origine du langage, sans lui, pas de connaissance, ni de réflexion ou de communication, donc pas d’être humain.

Cette affirmation peut être confortée par le développement du cerveau des hominidés : en un million d’années, le cerveau, siège de la pensée, est passé de 400 cm3 à 1 000 cm3 chez les hominidés, ce qui correspond à l’apparition d’Homo erectus, premier homme à quitter l’Afrique et capable de s’adapter à de nouveaux environnements.

D’autre part, les « linguistiques cognitives », apparues au cours des années 70, soutiennent que le langage est sous la dépendance de processus cognitifs sous-jacents :
Ce ne serait donc plus le langage qui structure la pensée, mais la pensée qui élabore le langage.

Selon cette hypothèse, le langage ne serait pas un mécanisme cognitif qui se suffit à lui-même. Il résulterait d'une intelligence plus générale qui intervient dans de nombreux domaines.

Effectivement, si la découverte du monde et l’apprentissage de la vie relève de l’individu et de l’exploitation de ses cinq sens : le partage des connaissances s’avère difficile sans langage.
Le langage multiplie donc les possibilités d’apprentissage. Mais il ne crée pas cette capacité d’apprentissage que l’on peut retrouver chez tous les êtres vivants.

Aussi, malgré l’importance qui lui est attribuée, en particulier dans le développement des connaissances, une question se pose : est-ce le langage qui est important ? Est-ce l’individu qui l’a élaboré ? Ou est-ce l’Evolution générale, qui s’est révélée capable de transformer le monde vivant ?

Effectivement, pour que le langage apparaisse, un ensemble de capacités entre en jeu : la présence des sens, et une organisation capable d’exploiter leurs capacités. Pour cela, ce système doit être capable d’en mobiliser d’autres et de les adapter à la perception reçue.
Il faut donc une pensée à même de pousser à l’action, de mémoriser les résultats obtenus, et d’anticiper.
Un seul élément ne permet donc pas le langage.

« La communication est l’aboutissement d’une évolution qui a débuté avec la cellule
et s’est perfectionné dans de multiples directions.
L’un de ses aboutissements est le langage verbal. »

            6 - Les activités collectives :
    En dehors de l’évolution de son anatomie, observer comment l’homme a évolué dans son environnement a apporté d’autres réponses au développement de son langage.
Les bifaces dont les plus anciens découverts en Afrique datent de plus de 1,6 million d’années, sont aisément façonnables sans avoir besoin du langage, l’imitation pouvant satisfaire les besoins d’élaboration. Pourtant ils indiquent à la fois l’existence d’une intelligence sociale et l’intérêt de cet objet pour la collectivité.
    
Silex taillé.
musee-prehistoire-eyzies.fr

    Plus tard, la construction d’habitations a certainement nécessité une concertation plus élaborée.
Là encore, il a fallu que les transformations anatomiques suivent l’évolution des besoins de communication.

À Terra Amata, sur les pentes du mont Boron, près de Nice, le préhistorien Henry de Lumley et son équipe ont étudié une habitation vieille de 380 000 ans, bâtie par Homo erectus, assez vaste pour un groupe de dix à vingt personnes.
Construire une telle habitation exigeait l'usage d'un langage, même sommaire.

Hutte bâtie par Homo Erectus à Terra Amata.
Terra Amata.

    C’est aussi à cette époque qu’est survenue la domestication du feu, marque d’une vie sociale plus organisée.

Pour les préhistoriens, cette organisation sociale est l’indice d’une communication langagière si élémentaire fut-elle.
Pourtant, si la taille du cerveau peut-être reliée à la capacité cognitive des hominidés, elle n’est pas indispensable à l’acquisition d’actes simples : comme nous l’avons évoqué pour les bifaces il n’est pas nécessaire de parler pour allumer un feu et l’entretenir. L’essentiel est de savoir observer et mémoriser, outre le fait de posséder des mains et une bonne aptitude gestuelle.
L’observation de la succession d’actions accompagnée de quelques sons modulés suffit. C’est ainsi qu’une guenon qui lavait ses patates a pu transmettre sa découverte à certains de ses congénères sans pour cela devoir enseigner l’intérêt de son acte.
Mais comment déterminer si c’est l’outil, c’est-à-dire la technique, qui a précédé le langage ou si c’est l’inverse ?
Il est plus probable que langage et technique sont tous deux l'expression du développement simultané de capacités multiples.

            7 – Autres facteurs socio culturels obscurs :
    Des expériences menées par Luc Steels, au Laboratoire d’intelligence artificielle de l’Université libre de Bruxelles ont montré que des robots pouvaient eux aussi développer un langage doté d’une structure grammaticale.
Le cerveau humain ne serait il pas le seul à pouvoir élaborer un langage ? L’ensemble des disciplines scientifiques mises en œuvre (linguistique, archéologie, paléontologie, anthropologie, éthologie, génétique et recherche en intelligence artificielle) seront nécessaires pour tenter de résoudre cette énigme.

    C – Le biais des hypothèses :

        Ainsi, hypothèses et faits ne manquent pas pour déterminer les origines du langage dont l’apparition pourrait se situer, il y a environ 2 millions d'années, à la même époque que les premiers outils et que le genre Homo.

Toutefois, en dehors des déductions faites à partir de découvertes tangibles, les nombreuses hypothèses proposées pour expliquer le langage présentent une faiblesse : elles abordent le langage de l’homme, comme s’il était le seul à en posséder un.

Première hypothèse : le langage s'est-il développé comme un module indépendant ?
Cette théorie modulaire de l'évolution se heurte à une objection : elle suppose l’apparition de différentes formes d’intelligence au même moment. Chacune aboutirait à des capacités différentes : sociale, linguistique, technique. Ces formes d’intelligence seraient apparues dans des aires cérébrales bien délimitées avant de fusionner en une intelligence générale.

Modules cérébraux.
Modules cérébraux.

    Une deuxième hypothèse propose que le langage serait le moteur de la technique et de l’intelligence créatrice.

Or, l’expérience fait apparaître que seul le contexte social crée le besoin de communiquer. Toutefois les dangers du monde environnant imposent une intelligence capable d’adapter les comportements. Le cerveau a besoin d’être intelligent pour apprendre, comparer, et expérimenter avant même de communiquer. C’est ce que nous retrouvons dans le développement de l’enfant.
On peut cependant admettre que, grâce au langage, la communication d’une découverte ouvre l’esprit de celui qui reçoit l’information.

Masha et le pot de confiture.
Proposer une solution est source d'apprentissage pour autrui.

    Dans une troisième hypothèse, le savoir-faire technique serait à l'origine du langage.
Cette hypothèse suppose donc que l'intelligence gestuelle aurait été antérieure et expliquerait le développement du langage.
Les recherches actuelles, en effet, montrent l’existence de liens entre le langage et la manipulation gestuelle y compris l’utilisation d'outils. C’est ainsi que l’on a pu constater, chez les humains et les singes, que le système dévolu à la reconnaissance des actions manuelles est localisé au niveau de l'hémisphère gauche du cerveau, dans la région de Broca responsable du langage.

Homoncule et aire de Broca.
Proximité de l'aire de Broca et des aires motrices.

    Les travaux sur le langage des signes chez les personnes sourdes ont montré que la grammaire de ce mode de communication était aussi élaborée que celle du langage oral. De plus, ce langage solliciterait également l’aire de Broca, très proche des aires motrices du bras et de la main.
Cette théorie d’une origine du langage liée à la gestuelle permet d’expliquer la capacité des chimpanzés à apprendre les rudiments du langage des signes mais non pas du langage verbal.

Apprentissage du langage humain par les singes.
L'apprentissage du langage humain par les singes
https://www.youtube.com/watch?v=2Gq9jFOE7DM
    Cette théorie, tout en se rapprochant de la théorie modulaire, ne tient pas compte toutefois du fait que les mots nouveaux dépendent à la fois des innovations techniques et de la nécessité de les transmettre. Si les mots sont indispensables pour l’organisation du travail [cf : Terra Amata], ils interviennent seulement après l’apparition de la communauté et même après la capacité d’apprentissage qui existe chez les premiers représentants du monde vivant.
    On objectera donc que, sans posséder le savoir faire technique, le singe possède l’intelligence qui lui permet d’apprendre.

    Quatrième hypothèse : langage et technique dépendent d'un mécanisme sous-jacent spécifiquement humain, capable de produire des représentations mentales et de les ajuster avec le monde environnant.

    On peut se demander quelle serait l’origine de ce mécanisme. Relèverait-il de la théorie d’un « Grand Horloger » ?
Nous verrons pourtant que l’évolution de l’homme s’inscrit dans la continuité de l’Evolution.
Or nous ignorons l’origine de cette Evolution, et nous sommes confrontés à l’incapacité de notre cerveau à concevoir un univers qui occuperait un espace infini et qui évoluerait au cours d’un temps sans commencement ni fin.

    Or, bien que l’origine du langage humain soit difficile à déterminer, il a toutefois laissé les traces de son évolution au cours du temps dans les peintures des grottes ornées puis dans l’apparition de l’écriture. Aujourd’hui encore, nous pouvons observer une évolution quasi quotidienne dans la transformation, le développement ou la disparition des langues.
En nous intéressant aussi à la façon dont l’image s’est transformée jusqu’à aboutir à l’écriture, sans doute y trouverons-nous des éléments qui nous permettront de mieux comprendre les rêves.












Du langage à sa transcription en symboles. (Suite)


Bibliographie :