« Alors que je franchissais la porte qui mènerait à ma liberté,
je savais que si je ne laissais pas derrière moi mon amertume et ma haine,
je serais encore en prison. »
Nelson Rolihlahla Mandela.




Morale émotionnelle
et calcul moral.





4 – Le sens moral compris par la science :

A - Morale émotionnelle et calcul moral, les deux aspects du sens moral :

    Les philosophes ont longtemps débattu sur les origines du sens moral. S’agissait-il d’un résultat issu de la combinaison de sentiments multiples, selon David Hume, ou d’un débat rationnel entre le « bien » et le « mal », selon Emmanuel Kant ?

    On peut aussi se demander pourquoi la morale de l’homme adulte est si différente de celle de l’enfant sélectionnée par l’évolution.
Aujourd’hui, grâce aux nouveaux moyens dont elle dispose, la science commence à proposer des réponses, et cela sans a priori.

    a - Les dilemmes moraux :
    Les chercheurs multiplient les expériences pour déterminer si le sens du bien et du mal fait partie de l’apprentissage, ou s’il est déjà programmé dans notre cerveau.
    Pour y parvenir, les moyens diffèrent selon qu’il s’agit d’enfants ou d’adultes. Avec les adultes, les chercheurs utilisent de courtes histoires proposant diverses solutions où réflexion et émotions rivalisent pour aboutir à une réponse. Certains dilemmes n’incitent qu’au calcul, d’autres suscitent des émotions, d’autres encore permettent de nuancer les choix.

    C’est grâce à ces différents dilemmes que les neuroscientifiques parviennent peu à peu à pénétrer les profondeurs de notre sens moral et en comprendre les mécanismes.

    Prenons par exemple ce dilemme : vous devez secourir une population frappée par la famine. Pour cela, vous conduisez un camion transportant 100kg de nourriture.
Les villages à secourir sont très éloignés, aussi vous avez le choix entre :
1 – visiter tous les villages et utiliser 20 % du chargement (les besoins de tous les villages seront alors satisfaits),
2 – ne visiter que la moitié des villages est n’utiliser que 5 % du chargement. Que décidez-vous ?

    Dans cet exemple, s’il est répondu par le deuxième choix, on applique une règle d’utilité maximale : cette règle est économiquement efficace, mais injuste. La réponse obtenue résulte d’un calcul rationnel.
La première solution est moins efficace, mais elle est équitable : aucune personne dans le besoin n’est oubliée. Un autre paramètre est donc intervenu pour tempérer le calcul économique et considérer l’aspect humain et le partage.

1er choix : partage équitable.
2ème choix : partage tempéré par le calcul économique.

    Quelle est l’importance des facteurs humains ou purement économiques lors qu’il s’agit d’aider ses semblables ? Dans quelle proportion chacune de ces deux composantes pèse-t-elle sur le choix final ?

          1 - Morale rationnelle – ou comment agir pour sauver le plus grand nombre ?
    Pour tenter de répondre à ces interrogations, Joshua Greene et ses collègues de l’université Harvard ont proposé un autre dilemme.
« Vous conduisez un car qui se dirige vers 5 personnes et menace de les écraser. Le seul moyen de les sauver est de donner un coup de volant qui dirigera le car vers un piéton : celui-ci sera tué, mais les cinq autres seront épargnées. Allez-vous dévier le car et tuer une personne pour en sauver cinq ? »
La plupart des sujets répondent « oui ». Dans ce cas, c’est la règle d’utilité maximale qui a déterminé le choix final : tuer est alors justifié.

    Cette réponse d’ordre logique semble répondre aux critères qui définissent le sens moral dont l’un est d’éviter de tuer. Pourtant, au même instant, elle échappe à la logique émotionnelle qui exclut de tuer, ne serait-ce qu’une seule personne, d’autant plus que cette personne appartient à sa propre espèce.


          2 - Morale émotionnelle – ou refuser de sacrifier autrui !

    Une autre proposition est faite à d’autres sujets :
« Un car se dirige vers 5 personnes qui seront tuées s’il ne change pas de direction. Vous êtes sur un pont qui surplombe la route où circule le car, près d’une personne inconnue, entre le car qui s’approche et les 5 personnes en danger.
Le seul moyen de les sauver est de pousser l’inconnu du haut du pont.
Il mourra, mais son corps arrêtera le car, épargnant les 5 personnes. Allez-vous le pousser ?
    La plupart des sujets répondent « non ! ».
Pourquoi, dans ce cas, la règle d’utilité maximale n’a-t-elle pas déterminé le choix ?


    La différence des réponses provient de l’intervention des émotions.
Dans le cas de la morale rationnelle, seules les aires cognitives interviennent, la sensibilité demeurant écartée.
Par contre, provoquer la mort de quelqu’un en le poussant suscite des émotions et s’avère plus difficile que l’acte de dévier un car.
Ce second dilemme nous révèle que les émotions et la sensibilité jouent un rôle déterminant dans les décisions morales.

    C’est en effet ce que nous ressentons qui nous conduit à juger immoral l’acte de sacrifier un être humain. Pourtant, certains font ce choix ! Quelles en sont les raisons ?

    Comme nous avons pu le voir, l’enfant est prédisposé à aider.
La réaction naturelle, fréquemment devenue inconsciente chez l’adulte, est donc d’éviter de tuer : le cerveau émotionnel, en effet, ne calcule pas à l’avance les avantages et inconvénients d’un acte ; le jugement moral ne survient qu’après coup, lorsque l’analyse rationnelle de la situation nous fait déterminer qu’un choix était meilleur qu’un autre.
Le dilemme n’est jamais causé par la réaction émotionnelle, il surgit lorsque l’intervention du langage juge l’acte accompli selon des critères de bien ou de mal.

    Ce sont les mêmes dilemmes qui se posent aujourd’hui pour les chercheurs en intelligence artificielle : l’ordinateur d’une voiture autonome doit-il diriger le véhicule vers un piéton solitaire pour éviter 5 personnes ?


    La réponse à cette question résulte d’un calcul qui n’a rien de moral. Si les algorithmes qui en décident sont parfaitement adaptés au rôle de tueur des drones et autres machines de guerre, ils ne peuvent pas encore leur donner le sens moral que confèrent les émotions : pour y parvenir, ils devraient d’abord leur apprendre à ne pas tuer.

« Si le terme de « sens moral » est adapté aux émotions,
peut-on l’utiliser lorsqu’il s’agit d’un calcul rationnel ? »

    b – L’importance des émotions - ressentir ou être insensible ?
    Trois catégories de dilemmes moraux ont été utilisés par Joshua Greene et ses collègues pour mener leur étude :
– des dilemmes moraux personnels (impliquant personnellement le sujet), comme le dilemme du pont où il faut pousser une personne sous les roues d’un car),
– les dilemmes moraux impersonnels (comme celui où il s’agit seulement de dévier le car)
– les dilemmes non moraux (comme décider de prendre un autobus ou un taxi pour aller à un rendez-vous)

    On retrouve ces dilemmes lors du maniement des armes ou de la visite d’un musée de l’armement.


Le dilemme moral personnel est mis en avant dans l’usage de la baïonnette.


La précision de la frappe ou le tir à distance (ici plus de 3000m)
font oublier ceux qui vont mourir
au profit du résultat obtenu (dilemme impersonnel).


Visite d’un musée de la guerre (L’émotion ne prévaut pas).

    Les dilemmes moraux personnels déclenchent une réaction émotionnelle. La réponse est rapide et survient avant que la réflexion n’ait pu analyser la situation pour proposer sa propre réponse.
Les 2 autres types de dilemmes déclenchent une activité cérébrale beaucoup plus importante dans les régions cognitives liées à la mémoire de travail et au raisonnement.

Le dilemme du soldat permet de saisir l’antagonisme raison-émotions.
    « Des soldats ennemis ont investi votre village. Ils doivent en exterminer tous les habitants.
Avec d’autres habitants vous vous êtes caché dans le grenier d’une maison. Votre bébé se met soudain à pleurer.
Pour sauver les personnes cachées, une seule solution s’impose : vous devez étouffer votre bébé. » Que décidez-vous ?
Un conflit surgit alors entre la réaction émotionnelle spontanée qui se refuse à la pensée de tuer son enfant, et une analyse abstraite selon laquelle, en agissant ainsi, on va sauver de nombreuses vies, y compris la sienne.

    Les personnes qui concluent que cette solution est justifiée mettent plus de temps à répondre que celles qui s’y refusent. Elles doivent en effet inhiber à la fois leur nature instinctive et leur capacité à ressentir.
Une telle décision implique au préalable de se distancier de tout sentiment.


    Selon Jonathan Haidt, la morale humaine trouve son origine dans les émotions qui génèrent une réaction automatique dont la rapidité exclut tout traitement rationnel.
C’est seulement après coup que le raisonnement conscient intervient pour justifier la réaction intuitive initiale : à cet instant, la réaction spontanée est examinée du point de vue de la morale collective, diffusée par le langage.
L’apprentissage peut profondément modifier le comportement : il est à l’origine du jugement moral. Langage et apprentissage seraient donc à l’origine du contrôle des émotions et du sens moral inné.

    Jonathan Haidt cite, comme exemple, l’acte de nettoyer la cuvette des toilettes avec le drapeau national.
Ceux qui n’en connaissent pas le sens symbolique l’utiliseront sans arrière pensée, conscients seulement de l’importance du nettoyage. D’autres, au contraire, auront aussitôt une réaction émotionnelle d’indignation.


L’émotion peut-être inhibée ou réorientée, dans ce cas, le jugement moral s'impose.

    Il semble donc exclu que les aires cognitives qui contrôlent les émotions et déterminent les choix de vie ou de mort puissent être considérées comme des aires du sens moral.

Un long travail de conditionnement est nécessaire pour inhiber la réaction émotionnelle naturelle d’aversion à tuer. Cette préparation est à la base du mental « guerrier » qui permet aux commandos d’élite d’assurer leur mission.


Apprentissage de l’usage de la baïonnette sur un cadavre.
Pour parvenir à tuer, il est nécessaire d’être insensible à la souffrance de l’autre.

    De même, la réorientation du jugement et l’inhibition des réactions émotionnelles s’observe lorsque les difficultés de la vie et l’assurance d’accéder au Paradis, inhibe chez certains aussi bien l’instinct primitif de conservation que la conscience du sens de la vie.

    Alors que la réaction émotionnelle porterait davantage à protéger autrui ou ne pas intervenir, le raisonnement moral peut amener à s’imposer des sacrifices pour le groupe. Cependant, bien qu’aucun des deux mécanismes ne soit parfait, en se complétant, ils pourraient aboutir à des comportements respectueux de l’homme, de la société et de l’environnement.

«Si le sens moral semble inné chez l’enfant,
celui de l’adulte est tributaire de la collectivité. »

B – Les bases innées de la morale :

    a - L’équité chez l’adulte :
    Nous savons aujourd’hui que notre cerveau possède deux prédispositions morales essentielles, acquises au cours de l’évolution : le sens de l’équité, et l’aversion à faire souffrir autrui.
Ces prédispositions se retrouvent très tôt chez le tout petit, alors que le développement émotionnel est déjà en place. Tandis qu’il grandit, de nouvelles capacités cognitives, rendues nécessaires par la vie en collectivité, vont se mettre en place : l’intérêt du plus grand nombre doit en effet primer sur l’intérêt individuel.

    Nous avons aussi découvert, grâce au jeu de l’ultimatum, la difficulté qu’a l’homme à accepter des partages inégaux.
Les chercheurs de l’université de Zurich (institut pour la recherche empirique en économie) ont pu constater qu’après avoir neutralisé par stimulation magnétique transcrânienne le côté droit du cortex préfrontal dorsolatéral (DLPFC), les sujets acceptaient beaucoup plus facilement les offres de partage inégal. On a pu y voir la preuve que cette région du cerveau contribue au refus des situations inéquitables.


    En réalité, le DLPFC contribuerait plutôt au refus des seules situations financières inéquitables, que l’on ne retrouve que chez l’être humain.
Il serait donc une aire de l’évaluation des biens, plutôt qu’une aire du sens moral, puisque cette dernière favorise le partage et la tolérance et non pas le goût de la possession et la rivalité.

Chez l’homme, en présence d’argent, l’insatisfaction prime généralement sur les besoins réels.

    b – Ne pas faire souffrir autrui - l’importance des émotions :
    L’aversion pour la souffrance d’autrui semble présente chez le bébé avant même qu’il accède au langage, ce qui constituerait le principal argument en faveur du caractère inné d’une forme primitive de morale

    Selon Vanessa Nurock, professeur de philosophie à l’université de Nanterre, cette aversion se fixerait ensuite définitivement, avec l’apprentissage des règles de sa culture. On notera toutefois que cet apprentissage altère le sens moral qui découle de l’empathie en le réorientant vers l’intérêt du groupe.
Le sens moral peut même disparaître à l’égard de toute personne étrangère au groupe : l’intolérance devient alors la norme.

    Par contre, lorsque l’émotion est présente, on observe que la majorité des volontaires répugne à sacrifier une personne, même pour en sauver d’autres [voir ci-dessus le dilemme du car]. D’une façon générale, l’inaction est privilégiée.
Le sens moral inné qui impose de ne pas tuer l’emporte sur toute autre considération.
Ce choix peut sembler surprenant car il n’est pas « rationnel », notre raison penchant plutôt pour le résultat obtenu après calcul des avantages et des inconvénients. Pour elle, privilégier le groupe sur l’individu constitue un réel avantage car il implique des bénéfices ultérieurs.
    Aujourd’hui, alors que les méthodes d’imagerie ont considérablement progressé, les travaux en sciences cognitives nous dévoilent les régions cérébrales qui sont spécifiquement impliquées dans nos prises de décisions morales.


Lobe pariétal inférieur et Sulcus temporal supérieur : Support des représentations des mouvements à caractère social.
Lobe pariétal et DLPFC : mémoire à court terme.
Insula : production de la douleur et du sentiment de colère.
Lobe temporal : mémoire affective.


Précunéus, cortex rétrosplénial et cortex cingulaire postérieur : intégration des émotions, des images et de la mémoire
dans les représentations mentalesliées à la relation à autrui..
Amygdale : évaluation des valeurs de récompense et de punition.
Gyrus frontal médian : intégration des émotions à la prise de décision.
Cortex préfrontal ventromédian et cortex orbitofrontal : représentation des valeurs de récompense et de punition

    Comment s’établissent les interrelations entre les zones cognitives de la prise de décision, et les zones émotionnelles du sens moral ?
Deux éléments s’opposent au raisonnement moral : le fait d’être à l’origine de la souffrance de l’autre (rôle de l’empathie), et le fait de tuer qui ne se justifie que par le besoin de se nourrir, comportements que l’on retrouve à tous les stades de la vie animale.
Cependant, dans le règne animal, « tuer pour vivre » signifie rarement « massacrer sans raison ».

L’apprentissage de la morale qui passe par le raisonnement est pourtant inséparable de l’émotion qui demeure indispensable : nous savons que les criminels peuvent très bien savoir qu’un acte est mauvais, tout en l’accomplissant, car ils ne le ressentent pas.

    c – La prédisposition à l’empathie :
    Le mécanisme de l’empathie apparaît très tôt chez l’enfant. Dès la 2e année, lorsqu’il voit un de ses semblables en larmes, il est porté à le consoler. Ce faisant, en apaisant la souffrance de l’autre, il apaise la sienne.

    Ce mécanisme persiste chez l’adulte : dès que nous voyons un visage qui exprime de la souffrance, nous pouvons entrer en résonance avec cet état émotionnel, et éprouver des émotions pénibles.

    Ce sentiment peut nous amener à porter secours, car la souffrance exprimée par autrui ne se contente pas d’inciter à lui apporter de l’aide : en stimulant l’aire cérébrale de l’amygdale, elle peut aussi dissuader de tout acte agressif contre celui qui, après un combat, fait acte de soumission.

    d – Le rôle de l’altruisme et de la domination dans le monde vivant :
          1 - Les avantages apportés par l’altruisme :

     De nombreuses expériences ont montré à quel point les échanges équitables sont source d’avantages. Par exemple, les joueurs altruistes, appréciés de leurs coéquipiers, voient ces derniers davantage portés à coopérer avec eux pour gagner la partie.

    La coopération n’est pas l’apanage de notre espèce. Des bactéries en sont aussi capables : elles peuvent s’organiser en collectivité pour tirer le meilleur parti nutritif de leur environnement. Mais cette fragile organisation peut se dissoudre très rapidement. Chez l’être humain, au contraire, la coopération est solidement inscrite dans ses gènes.

« La sensibilité qui permet les émotions
est déterminante pour l’épanouissement du sens moral. »
          2 - Les avantages apportés par la domination :

    Ebauchée chez l’enfant [cf : La logique du mérite], la sanction imposée pour non coopération peut prendre une autre dimension chez l’adulte.
En 1973, des psychologues de l’université de Stanford aux États-Unis ont fait appel à des étudiants volontaires pour reconstituer une situation carcérale. Ceux qui avaient été désignés comme geôliers devaient assurer la garde des prisonniers enfermés dans le sous-sol de l’université. Aucune consigne comportementale ne leur avait été donnée. Or, les geôliers ont rapidement fait preuve d’une cruauté déconcertante, multipliant les mauvais traitements envers les détenus, et amenant les organisateurs à interrompre l’expérience.


    Alors que, chez l’enfant, une prédisposition naturelle le pousse à coopérer, le résultat étant une récompense partagée, chez l’adulte, une autre prédisposition, la violence, lui permet d’imposer la coopération !

« Lorsque le calcul intervient sans intervention émotionnelle,
seul le résultat compte. »
          2 - Le langage a le dernier mot :

    Si le modèle tribal favorise la coopération dans l’intérêt commun, les sociétés tentaculaires ne le permettent plus. Or l’empathie impose la rencontre. A défaut, la contrainte peut se révéler efficace. On a pu le constater lors de l’épidémie de coronavirus : si les familles étaient attentives à protéger leurs proches, les autres privilégiaient souvent leur bien être personnel, bien loin de la compassion et du respect de ceux qui tombaient malades. Seules des règles contraignantes parvenaient à renverser la tendance.

    C’est ainsi que toutes les sociétés possèdent un panel de règles à même d’imposer la coopération indispensable. Car, si l’enfant et l’adulte sont tous deux prédisposés à la coopération, la distance qui éloigne l’adulte de ses semblables l’amène à oublier ses prédispositions.

    Comment sont organisées ces règles ? Au sein d’une tribu ou d’un village, l’exemple reçu et l’empathie suffisent pour conserver son sens moral. Mais, dans une société tentaculaire, la réponse passe par le langage et la culture. Le langage permet d’ajuster ses comportements aux autres, par l’échange direct ou par le biais des écrits.

Si la rencontre favorise les émotions….

… le langage seul n’y suffit pas toujours.

« « Lorsque le sens moral s’affaiblit,
le langage intervient pour définir les règles de comportement indispensables à la cohésion sociale. » »

    Si les émotions sont si importantes dans l’expression du sens moral, qu’en est-il chez les sujets qui n'en éprouvent pas ?

    Dans le cas des tueurs en série, on constate que, malgré la connaissance qu’ils ont des lois morales et la différence qu’ils font entre le bien et le mal, ils tuent et torturent. Quelle en est la raison ?
Ils présentent un trouble de la personnalité qui se traduit par la tendance à la manipulation, l’indifférence émotionnelle, et l’absence totale de remords.
Un seul impératif les pousse à agir : satisfaire leurs pulsions.

    Il leur manque en effet un élément régulateur indispensable : la capacité à ressentir les émotions qui les inciteraient au respect de la vie.
On peut donc dire que les seules capacités cognitives, quelle que soit l’intelligence du sujet, ne permettent pas d’accéder au sens moral, Elles permettent tout au plus de gérer au mieux les avantages et inconvénients entre la satisfaction apportée par l’acte, le poids des sanctions, et le risque de se faire prendre un jour.


    James Blair, directeur de l’unité de neurosciences cognitives de l’institut national de santé mentale, à Bethesda (États-Unis) a mené, en 1997, une étude auprès de détenus de la prison de Wormwood Scrubs, en Grande-Bretagne. Deux groupes de 18 détenus étaient concernés, dont l’un uniquement composé d’individus diagnostiqués psychopathes.
    Des photos leur étaient projetées, les unes représentant des objets neutres (tables, livres, vêtements,…) les autres des situations douloureuses (notamment des enfants et des adultes en pleurs). A la vue de ces dernières photographies, les détenus psychopathes ont présenté une réaction émotionnelle moindre que celle des autres détenus. Chez eux, l’amygdale (l’aire cérébrale à l’origine des émotions de peur et de répulsion), était moins réactive que chez les sujets sains dans la même situation.

    On a aussi constaté, chez les psychopathes, l’importance du rôle joué par leur environnement : les carences affectives, les situations pénibles, mais aussi les contraintes éducatives et sociales, sont prépondérants dans l’apparition de la psychopathie.
Toutefois, ce rôle n’est pas déterminant. En effet, la plupart des individus ayant connu des conditions similaires peuvent conserver une personnalité parfaitement équilibrée et un sens moral intact. Leur capacité d’adaptation leur permet même d’anticiper les chocs de vie et d’y échapper mieux que beaucoup.

    Il semblerait donc qu’il existe, au-delà des différences, une sensibilité morale commune à tous les hommes, un programme éthique intégré à leurs gènes au fil des générations. Ce programme, déterminé par les avantages apportés par l’entraide, serait du même ordre que le sentiment d’attachement qui relie le rat ou le lion à son soigneur.

Retrouvailles.

« La seule connaissance du bien et du mal ne procure pas le sens moral.
Mais il semble exister une sensibilité morale qui serait propre à tous les hommes. »

C – Les structures cérébrales en jeu dans le jugement moral :

    a - Les réponses aux intentions d’autrui :
    Chez le tout petit, certaines structures cérébrales sont mises en jeu pour interpréter les intentions d’autrui (cortex cingulaire postérieur ou sulcus temporal), puis pour apporter ses propres réponses morales (insula, gyrus frontal, cortex préfrontal et orbitorontal).
Dans ces réponses, l’émotion est déterminante.

Chez l’adulte, ces régions vont continuer à assurer leur fonction, mais elles sont assujetties au contrôle d’autres régions parvenues à maturité dans l’intervalle.
Nous retrouvons ainsi, travaillant en réseau, le cortex préfrontal antérieur, le cortex orbitofrontal, l’insula, le lobe pariétal inférieur, les cortex cingulaires antérieur et postérieur, le sillon temporal supérieur et les portions antérieures des lobes temporaux, ainsi que des régions plus profondes, comme l’amygdale, l’hippocampe et le thalamus.

Deux réseaux aux fonctions complémentaires se partagent alors le travail :
– D’une part celui des représentations mentales [cf : La théorie de l’esprit] comprenant notamment le cortex orbitofrontal, le sillon temporal supérieur, la portion antérieure des lobes temporaux.
– D’autre part le réseau des réactions émotionnelles avec le cortex orbitofrontal, le cortex cingulaire antérieur, l’insula et la région amygdalo-hippocampique.



Les régions cérébrales du jugement moral.

    b – Le sentiment de culpabilité :
    Le sentiment de culpabilité dépendrait, pour sa part, de la formation amygdalo-hippocampique. L’amygdale permettrait d’associer les comportements inappropriés à des sentiments désagréables, comme celui d’avoir mal agi envers autrui. De plus, elle module sa réponse en fonction de la peine encourue, c’est ainsi qu’elle s’active davantage pour un homicide volontaire.

    L’insula, de son côté, serait concernée dans les sentiments de rejet comme l’indignation ou le dégoût.
Les émotions primaires apparaissent donc étroitement liées aux sentiments moraux qui surgissent en dehors de toute décision volontaire. Elles résultent du dialogue entre différentes assemblées de neurones réparties dans de multiples régions du cerveau.

« Culpabilité et punition sont deux éléments essentiels
de la maturation du sens moral. »

D - Morale collective et intérêt personnel :

    Les découvertes de la science révèlent une évolution marquante dans les comportements humains : les comportements adultes s’écartent des bases innées du sens moral décelées chez l’enfant.

    Si les fonctions de base du sens moral sont bien instinctives, le cerveau humain est avant tout un cerveau social. Ainsi, pour s’adapter aux règles sociales, il a dû apprendre à contrôler les réactions instinctives comme la peur, l’agressivité ou même la confiance. De même, des fonctions cérébrales supérieures, comme l’altruisme et la capacité à ressentir de l’empathie, se sont conformées aux conditions sociales contraignantes qui poussent à rechercher des compensations.


    C’est ainsi que trois jeux, utilisés en neuroéconomie, ont permis de déterminer que le sens moral de l’homme adulte serait rationnel et intéressé : les concessions consenties au groupe étant motivés par des intérêts personnels.

    a - Le jeu de l’ultimatum - de l’équité spontanée à l’équité imposée par la punition :
    Dans le jeu de l'ultimatum précédemment abordé, une première personne (joueur A) reçoit une certaine somme d'argent, par exemple 100€, et doit décider de la part (de 0 à 100€) qu’elle va rétrocéder à une seconde personne (joueur B). Celle-ci doit alors décider si l'offre lui convient ou non. Si elle la refuse, aucun des deux joueurs ne reçoit d'argent.
Si l’on s’en tient au modèle standard de l'Homo œconomicus (qui postule que les individus agissent en fonction de leur propre intérêt), le joueur A, devrait donc faire la plus petite offre positive possible, et le joueur B devrait accepter toute offre positive.

    Or, des refus systématiques ont été constatés par le professeur A. Sanfey à l’université Radboud de Nimègue (Pays-Bas) lorsque les offres sont inférieures à 30 et même à 50 €.

    Ces comportements ne semblent pas logiques : il semble en effet plus judicieux d’accepter une somme d’argent même minime, que ne rien recevoir.

Pour comprendre ces refus, A Sanfey à enregistré l’activité cérébrale d’une vingtaine de participants.

Dans le cas du refus d’une offre faible, il a constaté une forte activité de l’insula des sujets, région cérébrale reliée à des états émotionnels de colère, ou de dégoût ce qui laisse entendre que les sujets qui refusent l’offre faible éprouvent un sentiment d’injustice.

                                                                                                            Les participants préfèrent alors ne rien gagner, plutôt que de recevoir un don qu’ils jugent inéquitable. Dans quel but ?

    Ce refus punitif sanctionne l’injustice et informe le joueur A qu’il n’a pas intérêt à reproduire ce genre de proposition : le but recherché est l’obtention de bénéfices ultérieurs plus importants.
Cette punition est dite « altruiste » car, en perdant lui-même de l’argent, le joueur B en fait perdre aussi au partenaire injuste.
Ce type de réponse allie l’équité, aspect du sens moral que l’on a pu observer chez l’enfant, à la punition, règle sociale qui empêche les comportements égoïstes en collectivité...

    Au comportement physiologique s’est ajouté un paramètre stratégique : un coût est acceptable si l’objectif est bénéfique à long terme.
Ce type de comportement semble spécifique de l’homme pour lequel l’argent est avant tout un besoin fictif qui éveille aussi bien des besoins réels qu’imaginaires.
Si le besoin de nourriture peut être assouvi chez l’animal, pour l’homme, le besoin d’argent l’est rarement car il donne l’espoir d’accéder à tous les rêves.

    En ce sens, la punition altruiste est plus qu’une règle individuelle, c’est une règle de conduite sociale qui permet d’éviter les comportements égoïstes en collectivité. La société impose des règles de comportement qui renforcent les lois naturelles de la vie.
Pour les chercheurs, il semble que les comportements de pur sacrifice, ou d’altruisme désintéressé, sont rares.

    b – Les jeux de bien public :
    D’autres jeux dits « de bien public », réalisés avec ou sans possibilité de punition, montrent l’efficacité de cette punition. C'est ainsi que Manfred Milinski et Bettina Rockenbach, de l’institut Max Planck (Allemagne) ont pu déterminer, en 2012, que les bénéfices redistribués sont plus importants lorsque la punition est possible. Cependant, l'idée d'altruisme est ici écartée, car les pertes encourues ne le sont que dans l’immédiat.

    D’autres chercheurs de l’Université de Berne, en Suisse, ont montré que les punitions activent le noyau caudé, région cérébrale liée au traitement des récompenses, sans pouvoir en déduire toutefois que le sacrifice ou la punition altruiste sont source de plaisir.

Que la punition soit altruiste ou non altruiste,
c’est toujours le noyau caudé (région liée au traitement des récompenses), qui s’active.

     On observe ainsi l’orientation nouvelle du comportement humain : les stratégies développées concernent avant tout le gain économique, alors que la stratégie de l’animal ou du petit enfant ne concerne que les besoins.

    c – Le dilemme du volontaire – assistance à autrui et culpabilité :
    Un 3e jeu de l’économie expérimentale, le dilemme du volontaire, conforte cette vision négative de la personnalité humaine.
Une personne se noie. Des passants attirés par les appels se sont regroupés sur la rive. Qui va plonger ?
Personne ne se décide.
Un mécanisme de réorientation des comportements intimement lié à la vie en collectivité vient de faire son apparition : la diffusion de la responsabilité. Il révèle que plus il y a de spectateurs, moins il y a de personnes prêtes à porter secours.

    En mesurant les réactions physiologiques des spectateurs (dilatation des pupilles, pulsations cardiaques, sudation…) les chercheurs ont constaté que plus le groupe est important, plus les réactions émotionnelles de chacun se réduisent car elles sont freinées par la réflexion.
Un enfant, qui ressent l’angoisse de celui qui se noie, réagira plus vite instinctivement en portant assistance.

Sauvetage.

E - L’altruisme véritable existe-t-il chez l’homme ?

    Les études montrent ainsi que le sens moral de l’enfant diminue avec les années. Emotion et spontanéité laissent peu à peu la place au calcul.

    Peut-on alors parler de sens moral lorsque coopération et assistance spontanées ne sont plus au rendez-vous, remplacées qu’elles sont par des comportements sociaux qui peuvent nier l’individu au profit de la collectivité ?

«Le sens moral émotionnel recherche le bien–être individuel en relation avec l’autre,
la morale rationnelle vise elle-aussi au bien–être, mais en privilégiant les bénéfices sociaux.»








personnage qui dit au revoir




5 – Le sens moral de l'adulte : (bientôt)