Egypte.






2 - Le rêve dans l'Antiquité :
A – Les dieux de l'Antiquité :

    Comment expliquer le passage du simple « ressenti » à la représentation de ce ressenti ?
    Il est nécessaire de savoir, à ce stade, qu'il existe un mécanisme naturel de fonctionnement de notre cerveau : l'analogie"...
    C'est ce mécanisme, qui nous permet de comparer les objets entre eux (par exemple les différents types de chaises) ou de comparer les sensations voisines :
    - le frisson du vent froid est très proche du frisson de peur,
    - le grondement du tonnerre est proche du rugissement du fauve,
    - une couleur peut être « rouge comme du sang ».

    Nous sommes à l'époque où l'homme commence à instaurer son pouvoir sur le monde.
    Les dieux qui évoquaient la nature et le ressenti humain, vont servir les intérêts personnels des hommes.
    Leur pouvoir va renforcer la cohésion du groupe et le protéger du pouvoir néfaste d'autres puissances surnaturelles.
    Ce faisant, les dieux changent de forme. Certes, ils conservent les caractéristiques de la nature (le tonnerre, les éclairs), mais ils intègrent aussi des caractéristiques émotionnelles humaines (la colère)..

    Ainsi en va-t-il des rêves !
Le rêve qui était le messager d'un monde mystérieux va s'adapter aux nouvelles conditions de vie humaine : le monde va être expliqué de diverses manières...
Le rêve va toujours être l'interprète du monde naturel, mais il va devenir aussi le messager des dieux qui permettent de comprendre d'une autre manière ce monde mystérieux.
Ce faisant, il devient le messager d'une force supérieure, mais également un outil de pouvoir pour qui sait l'interpréter.

    La transmission du rêve commence avec l'avènement de l'époque historique qui est celle de l'écriture, c'est-à-dire de l'instauration définitive d'un langage élaboré. Ce langage permet aux groupes sociaux de communiquer.
Mais, à partir de ce moment, le rêve ne peut plus être compréhensible.
Imaginons !...

    Face à un fauve, la réaction était simple... La réaction de survie entraînait la fuite!
    Mais si la menace vient d'un dieu pharaon qui ordonne « Tu doit mourir ! », comment réagir?...
 

    Entre la raison sociale et l'instinct de survie, le choix s'avère difficile !
C'est alors que l'interprétation devient nécessaire, et l'interprète indispensable !
Cette interprétation va être intimement liée au pouvoir de suggestion de l'interprète et à la fragilité de celui qui vient chercher les réponses à ses interrogations.
    En cela, le traducteur peut influer sur le devenir du rêveur et faire en sorte, ainsi, que le rêve ait dit vrai.
Le rêve ne va plus compléter l'expérience quotidienne, il va permettre à l'homme (prêtre ou devin) qui traduit les aspirations de la société, d'adapter le symbole du rêve aux exigences sociales.

Conclusion :
    Le rêve nécessitant un traducteur, et ce traducteur étant le prêtre (lié au pouvoir), toute réponse aura pour fonction d'intégrer le rêveur dans son contexte culturel ou religieux.
Le rêve permet donc, même s'il est mal traduit, d'intégrer l'homme dans la société et la culture auxquelles il appartient.
Il entraîne toujours le changement, même s'il est détourné de son rôle premier.

Voyons maintenant comment les dieux ont évolué à partir des temps historiques.


B - Le rêve dans l'Egypte antique :

        a - Les lieux et les rêves en Égypte.
- Le Temple :
    Le panthéon égyptien est le plus imposant du monde : il existe une quasi infinité de dieux, mais, déjà, une dissociation entre les dieux et le monde est ébauchée.
Trois mondes coexistent en parallèle :
    - le monde que nous habitons pendant notre vie terrestre,
    - le monde des dieux.
    - le monde des morts, peuplé de démons,



    Les Égyptiens pensaient que les dieux ne dispensaient leurs bienfaits qu'à condition de résider sur terre. Pour leur être agréable, et les garder auprès d'eux, ils leur construisirent des demeures : les temples.
Déjà, nous pouvons observer que la structure de la raison se met en place : ce qui était libre est enfermé ! Les génies de la nature sont désormais cloîtrés dans des temples.

Le temple devient alors la demeure terrestre du dieu, et cette demeure a de multiples fonctions :
    - centre d'études astronomiques,
    - lieu de théologie et de sagesse : les textes sacrés y sont étudiés,
    - centre de gestion des biens du clergé,
    - il sert également de lieu de prédiction et de guérison par le rêve.

    Il représente donc le lieu de rencontre des mondes matériel et subtil par l'intermédiaire du rêve.
Le rêve permet aussi de connaître l'avenir.
    Les dieux ont une réelle importance pour protéger le rêveur dans ce monde obscur, pour le guider et le conseiller pour les actes ultérieurs de sa vie. Quant au rêveur qui aspire à recevoir des réponses concernant sa santé et les soins à effectuer, il va, après une préparation au rêve, dormir dans le temple : c'est là qu'il recevra en rêve les réponses à ses demandes.

- Les prêtres et le rêve :
    Le prêtre y a un rôle d'accompagnateur, mais également de devin des messages délivrés. C'est le successeur du chaman, et le précurseur de nos psychanalystes.
    Les rêves de cette époque sont issus, bien évidemment, des inquiétudes liées aux méconnaissances de l'époque : l'obscurité de la nuit renferme de multiples dangers, et le rêve met en contact direct avec ces dangers. Le prêtre joue un grand rôle dans la préparation du rêve, et l'incubation ou "sommeil du temple"est l'opération de mise en relation du rêveur avec le dieu.




- Le sommeil et la mort :
Le sommeil assure des fonctions essentielles :
    • la réparation et la régénération du corps et de l’esprit,
    • l’accès au rêve,
    • la communication entre les hommes et les dieux,
    • il établit une passerelle entre les trois mondes : le monde d’ici-bas, le monde des morts et le monde des dieux.

    La mort et le sommeil étaient très proches pour les Égyptiens. Comment donc décrivent-t-ils cet état de la conscience ?
Pendant le sommeil, l'homme plonge dans l'océan primordial d'où tout est sorti. Le monde a émergé de cet océan primordial, tout comme les continents de l'eau primitive, ou le bébé du liquide amniotique. Un élément est ici à retenir que nous retrouverons plus tard : en allant vers le rêve, nous régressons vers le passé, vers l'époque où nous étions encore vierges de toute éducation sociale.

    Chez les Egyptiens, le jour est le règne du monde organisé, le règne de Rê, le dieu Soleil.
La nuit, c'est le règne des ténèbres et de tous les dangers.
    Alors que pour rêver il faut s'endormir, le mot égyptien qui désigne le rêve signifie « veiller » ou « s'éveiller ». Le rêveur s'éveille donc, la nuit, dans un autre monde.
    Le rêve constitue un autre État de la conscience dans lequel émerge la conscience habituelle.
 

    Il nous ouvre la porte sur le monde des dieux et des démons (ce que l'on ne peut percevoir, mais que l'on ressent), mais également sur le monde des êtres désincarnés et des morts (sa fonction est également de faire ressurgir les souvenirs du passé).
Mais alors que la vision du rêve, considérée comme une vision réelle, sert à aider le dormeur à résoudre des problèmes et à entrevoir l'avenir, les dangers encourus nécessitent de se protéger.

- Le rêve :
Il existe pour les égyptiens deux sortes de rêves :
    - les rêves spontanés, ceux qui surgissent tout naturellement, et pour quiconque, tout au long de la nuit.
    - les rêves provoqués pour entrer en relation avec une divinité. Le dormeur essaie alors de trouver de l’aide, afin de résoudre des problèmes ou de percevoir le futur.

               • Les rêves ordinaires et les clés des songes:
    Pour résoudre les rêves spontanés, les Egyptiens ont élaboré, à l'instar de Mésopotamiens, une clé des songes qui, comme toute clé des songes, ne s'intéresse pas à l’individu : le rêveur est oublié, ainsi que le contexte du rêve. Nous pourrons toutefois en profiter pour appréhender le mode de pensée de la société.

Ainsi, selon le Papyrus Chester Beatty III (2000-1785 av J.C.)
Si un homme se voit en rêve :
    - Faisant l'amour avec sa mère, bon, ses concitoyens feront bande avec lui.
    - Voyant le sexe d'une femme, mauvais, le dernier degré de la misère vient sur lui.


    Déjà s'instaurent les bases d'une partition entre tous les éléments du rêve qui seront considérés comme bons ou mauvais, et cette partition demeurera dans toutes les analyses ultérieures des rêves.


La pesée de l'âme.

               • Rêves provoqués :
    Les rêves provoqués avaient pour fonction la mise en relation avec une divinité. La réponse concernait soit la résolution d’une difficulté du quotidien, soit la guérison d’une maladie. (Les Égyptiens appliquent le rêve curatif dans les temples-sanatoriums).
En ce sens, les rêves aident à avancer dans la vie.
    Mais le dormeur est vulnérable, et des démons malveillants peuvent s’approcher de lui et lui nuire.
Des protections sont alors nécessaires pour se protéger de ces dangers. On a pu retrouver des textes de protection inscrits sur des papyrus ou des repose têtes de sommeil avec une représentation de Bès, le dieu protecteur.
 

Le dieu Bès.

    Le rêve vient d'être amputé de l'une de ses fonctions essentielles.
Il ne sert plus à avancer dans la découverte de soi-même : seul le contenu positif est sélectionné. Le contenu négatif est laissé de côté : on se contente de s'en protéger par des prières rituelles.

        b - Le combat du jour et de la nuit, de la raison et de l'inconscient :

Dès l'antiquité égyptienne, nous retrouvons cette rivalité entre deux forces que la Genèse (le premier livre de la Bible) nous a fait découvrir :
    - les parties de notre psyché qui ont besoin du jour et de la lumière pour se retrouver dans le monde connu et rassurant...
    - et les forces ancestrales, représentées par le serpent Apophis, lesquelles réapparaissent au cours de la nuit,


Apophis.
 
    Mais ce qui interpelle est la manière dont les Égyptiens décrivent le combat entre les forces de la rationalité diurne et les forces obscures de la nuit.
    Cette lutte entre des personnages où est impliqué le rêveur (ou le mourant s'il s'agit de son dernier voyage) est le combat même que se livrent les images à l'intérieur de nos rêves.

    Rê est la force consciente qui doit céder du terrain lorsque surgit le monde inconscient de la nuit.
Mais à l'instant où surgit le monde fluide et immatériel du rêve, la conscience qui perd ses structures habituelles a besoin d'en créer de nouvelles.
La barque est le symbole de ces protections qui permettent à la raison d'approcher des aspects dangereux de l'inconscient sans y être englouti.

    Malheureusement, la barque n'est pas un bathyscaphe : il ne subsistera donc du rêve que les événements de surface, au détriment de tous les événements issus des profondeurs.
Dans ce combat qui consiste à affronter le dieu serpent Apophis, les forces du jour n'entendent pas renoncer à leurs prérogatives.

 
    L'instinct le plus ancestral est à combattre.
 

La combat du jour et de la nuit.

 
    Mais n'y aurait-il rien d'autre à apprendre?
 

    Grâce aux connaissances intuitives des Egyptiens, nous découvrons ici quelles forces sont en présence, et surtout lesquelles se combattent.

    Il est difficile pour la raison de pénétrer rassurée dans le monde des ténèbres. Mais qu'y trouve-t-elle? Et que va-t-elle y combattre?
Nous retrouvons le combat de la raison et de l'instinct, mais surtout nous retrouvons la présence de trois forces :
    - l'instinct primitif, symbolisé par le serpent Apophis, c'est-à-dire le fonctionnement vital individuel.
    - le dieu du jour lui-même quittant son humanité pour devenir un faucon prédateur,
    - et un autre esprit animal, difficilement identifiable, possédant des caractéristique particulières pour faire gagner les forces du jour, et qui n'est autre que le dieu Seth.
    En effet, pour vaincre, la raison doit être assistée par ce dieu, dieu aux formes non définies (n'appartenant pas au monde instinctif connu, mais plutôt créé de toutes pièces) : capable de détruire toute forme de vie, ambitieux, comploteur ; le dieu même capable d'assister la raison pour permettre à celle-ci d'asseoir son pouvoir.
    Nous retrouvons également la problématique de tout homme rationnel : l'intelligence rationnelle est tellement prise par le combat, qu'aucun autre élément n'accède à sa perception.

 
    Que découvririons-nous si la curiosité remplaçait la peur et le combat?
 

    Voyons d'abord comment ces dieux ont évolué depuis l'époque où ils étaient des génies ou esprits animaux...
Une mutation s'est produite depuis les représentations rupestres, et une hiérarchie s'est instaurée.

    Nous retrouvons ainsi :
    - des dieux qui ont conservé leur identité animale,
    - des dieux hybrides animaux-humains
    - des dieux majeurs à représentation humaine.
    Le nouvel « esprit » humain ne reconnaît plus l'esprit animal comme une entité à part entière, il ne l'accepte que s'il est affublé d'un corps et de caractéristiques humaines.

    Ce combat est très représentatif de la psyché de l'époque égyptienne :
- les forces animales ne sont plus des forces naturelles comme dans les époques précédentes, elles sont devenues surnaturelles.
- l'esprit humain est en train d'investir ce territoire qui se peuple maintenant d'hybrides animaux-humains.
- quant aux esprits animaux qui conservent leur identité (comme Apophis le serpent) ils ne peuvent qu'être combattus...

    Notons au passage que ce sont les instincts les plus primaires (représentés par des animaux à sang-froid) qui résistent le mieux à la raison.

 

   Les dieux humains :
Isis - Osiris,

 

 

 

    Les dieux hybridés :

les instincts apprivoisés.

 

 

 

    Les dieux animaux :

les instincts sauvages.

 

    Chez les Egyptiens, le monde désiré des dieux bienfaisants et rassurants, côtoie le monde inquiétant des puissances instinctives assimilées à la mort.
La société vient de marquer son empreinte : l'individualité et l'instinct sont synonymes de mort sociale, et doivent être supprimés...Mais c'est surtout l'instinct purement individualiste qui est réprimé... et qui réapparaît sans cesse car il est impossible de l'annihiler.
L'ordre social représenté par Pharaon est confronté à des dieux animaux et instinctifs. Il distingue l'instinct utile de l'instinct inutile. Ces deux mondes sont l'ébauche des mondes du Bien et du Mal que nous retrouverons ultérieurement.

Que nous disent alors les rêves ?
    Le rêve entr'ouvre la porte sur le monde des dieux et des démons ( le ressenti agréable et désagréable), ainsi que sur celui des morts (la mémoire). La pensée rationnelle est confrontée à un monde d'animaux qui ont perdu leurs caractéristiques primitives : ils sont désormais représentés de manière anthropomorphique (le monde instinctif a perdu ses caractéristiques primitives, la pensée instinctive est partiellement absorbée par la pensée rationnelle).
L'instinct n'est plus aussi animal, mais il demeure très inquiétant, même si des capacités bénéfiques lui sont reconnues.
Seul l'instinct hybridé de caractéristiques humaines possède des capacités bénéfiques.
Par contre, l'instinct qui n'a pu être apprivoisé est combattu avant même d'être compris.

    Ainsi s'installe la notion de « souhaitable » et de « dangereux ».
    - ce qui est souhaitable (le ressenti agréable lié aux dieux) sera recherché,
    - ce qui est dangereux (le ressenti pénible attribué aux démons ou aux dieux des morts) sera combattu et écarté. Pour cela on utilisera des prières ou des rites protecteurs. Le rêve ne sert plus à avancer que si les « bons » dieux le permettent. Quant aux mauvais, on ne cherche pas à les comprendre, il faut seulement s'en protéger.
L'homme a donc quitté le monde du ressenti direct, ou plutôt il a quitté la moitié de son ressenti, préférant ne conserver que celle qui lui est agréable !...

    Cette disparition du ressenti intuitif apparaît dans le songe de Pharaon des sept vaches grasses et des sept vaches maigres. Pharaon, qui s'avère incapable de gérer l'économie de l'Egypte, reçoit en rêve un avertissement. Toutefois, incapable de comprendre ce message, c'est le bon sens de Joseph qui saura le traduire (Genèse 41 : 17).
Le rêve est donc au service de la société, sans être pour autant soumis à l'autorité sociale.

    Alors ? Ce monde dans lequel nous fait pénétrer le rêve et qui est composé de quatre éléments : soi, les dieux, les démons et les morts, pourra-t-il être compris et véritablement initiatique si la plupart des images qu'il génère sont exclues?
Et quel enseignement pourrait en être retiré si la mémoire qui nous inquiète est effacée ?


    Les dieux sont là pour aider, et le rêve qu'ils inspirent est recherché.
(rêve guérisseur).


 
    La prière s'interpose
entre le rêve qui apprend à se protéger,
et la loi à laquelle il faut obéir.

    Notons au passage que c'est Bès, le lutin, qui assure la protection de l'homme durant son sommeil.
Apophis, le dieu serpent jugé malfaisant, ne porte pas d'arme, et ce n'est pas lui qui mène le combat,
Quant à la raison prédatrice qui règne sur le monde du jour, quelles sont ses alliées indispensables dans ce combat? L'ambition et la fourberie représentées par Seth.

    Mais la variabilité dans les représentations des dieux (Rê peut-être à la fois homme ou faucon, Anubis peut-être à la fois chacal, ou hybride d'humain et de chacal) montre que la symbolique de cette époque n'est pas définitivement fixée...
Les croyances et leurs représentations sont en perpétuel remaniement, en fonction des lieux et des groupes ethniques.

    
Le rêve, bien que sélectionné par l'évolution, se voit amputé d'une partie de ses caractéristiques.
Celles qui sont conservées sont celles qui ne troublent pas l'ordre social.



C - Le rêve dans la Grèce antique : (suite)